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Au début des années 90, celui que nous appellerons Epsilon quitte ses fonctions officielles [attaché à l'ambassade de France en Thaïlande] pour se muer en homme d’affaires et s’établit à Rangoon, où, par privilège exceptionnel (aucun étranger ne peut acquérir de biens immobiliers en Birmanie), il devient propriétaire d’une belle résidence jouxtant celle du général Khin Nyunt. Il s’associe à d’anciens responsables du renseignement militaire birman dans une société de consultants, qui dispose de bureaux dans un immeuble appartenant à l’une des filles du générai Ne Win. Selon des sources qui ne peuvent être citées ici, Epsilon aurait été fait, de la main du général Ne Win et en remerciement de services rendus 1 , citoyen birman, un cas unique dans les annales du xénophobe régime militaire...
Parallèlement, il développe en Birmanie les activités d’une société à vocation multiple, dont l’antenne française, durant la période 1990-1994, était sise dans les locaux de la Brenco 2 , avenue Montaigne à Paris.
Son rôle de consultant aurait, selon des sources dignes de foi, été déterminant dans l’évaluation que fit la compagnie pétrolière Total 3 du risque birman. Qui, mieux qu’Epsilon, de formation militaire, était à même de mesurer la menace que la résistance karen représentait pour le chantier du futur gazoduc?
Epsilon ajoute à ses compétences une activité forestière, qui lui donne un accès régulier à la partie encore boisée de l’Etat karen, aux confins des sanctuaires de la Karen National Liberation Army (KNLA). Cette activité le place aux premières loges pour assister au lancement en 1994 de la manoeuvre qui aboutira, un an plus tard, à la chute du quartier général de la résistance, la base puissamment défendue de Manerplaw. Ne parvenant pas à écraser militairement les Karens, les chefs birmans fabriquent de toutes pièces une organisation dissidente, la Democratic Karen Buddhist Army (DKBA) et placent à sa tête un moine à leur dévotion, U Thazana, auquel sont attribués de gros moyens financiers. Ce moine, apparemment de bonne foi, prenant conscience du rôle que le SLORC lui faisait jouer, s’est retiré dans un monastère...
Les difficultés financières de la résistance karen, conséquence de la montée en puissance de l’armée birmane et du retournement thaïlandais, exacerbent les pénuries et favorisent l’émergence d’un clivage entre certaines élites christianisées depuis des générations et une population karen restée bouddhiste, démoralisée par les exactions récurrentes de l’armée birmane. La DKBA est censée récupérer ceux qui se sentent abandonnés par leurs chefs traditionnels et prétend offrir une alternative — qui s’avérera illusoire — à ceux qui, lassés de soutenir une résistance qui n’est plus en mesure de les protéger, ne se résolvent quand même pas à trahir en ralliant directement le SLORC. Des perspectives de promotion alléchantes ont raison du patriotisme de quelques officiers karens déçus par la conduite des opérations. C’est ainsi que la 3e brigade de la KNLA, qui tenait le secteur nord des défenses de Manerplaw en 1995, se rallie à la DKBA et permet au SLORC de prendre la base. Certains de ces officiers, rencontrés ultérieurement dans des camps de réfugiés à la frontière thaïlandaise, reconnaissent amèrement leur aveuglement et leur naïveté. Souhaitant l’émergence d’une troisième force susceptible de négocier, ils ont précipité un succès du SLORC et facilité un nettoyage ethnique dont ils sont eux-mêmes victimes.
Cette victoire de l’armée birmane coïncide avec un intense développement de la branche forestière des activités d’Epsilon, qui s’attache les services de six Français 4 , implantés en des lieux stratégiques en zone karen. Le surcoût représenté par l’emploi d’expatriés censés faire tourner les scieries, alors que des techniciens philippins, thaïlandais, malaisiens ou birmans seraient parfaitement compétents pour des charges salariales très inférieures, laisse supposer que l’industrie du bois fournit une couverture pour d’autres activités, tel le suivi au jour le jour de la situation en zone karen. L’expérience a montré combien la hiérarchie militaire birmane avait tendance à surévaluer et anticiper ses résultats — la chute de Manerplaw était tenue pour acquise en 1992 — un optimisme incompatible avec la saine gestion de la sécurité du chantier de la partie terrestre du gazoduc.
1. Il est chronologiquement établi que c’est nécessairement pendant sa période d’activité comme fonctionnaire français qu’Epsilon, en relation professionnelle durant de longues années avec ses homologues birmans, a rendu tout ou partie des services qui lui ont valu l’estime et la gratitude des plus hauts responsables militaires de Rangoon. Dans la gamme de ses prestations de l’époque, figurait le suivi des activités des guérillas en lutte contre le régime Ne Win. Plusieurs responsables d’ ONG en contact avec des rébellions birmanes au cours des années 80 se souviennent de ce fonctionnaire extrêmement désireux de rencontrer personnellement des chefs rebelles. (Certains dirigeants militaires de minorités ethniques, qui avaient mis à l’abri leurs familles en Thaïlande, souvent dans la capitale du Nord, Chiang Mai, leur rendaient visite en permission, entre deux opérations. Leurs séjours en Thaïlande n’étaient pas nécessairement très légaux, et ils prenaient de multiples précautions pour ne pas être repérés et ne pas ainsi devenir des cibles faciles pour des tueurs agissant pour le compte de factions rivales.., ou du régime de Rangoon.) Epsilon proposait généreusement de favoriser — via la valise diplomatique — l’entrée en Thaïlande de médicaments ou autres fournitures humanitaires, un moyen d’échapper aux tracasseries administratives thaïlandaises auxquelles peu d’ONG pouvaient résister. La seule contrepartie, en apparence peu compromettante, était d’introduire Epsilon auprès des bénéficiaires birmans de cette assistance humanitaire. Ce manège finit par éveiller quelques réticences quand la remise de colis était longuement reportée, jusqu’au retour en Thaïlande de tel haut responsable d’une rébellion, alors que ses lieutenants étaient parfaitement habilités à recevoir ces colis, attendus depuis longtemps. Dans au moins deux cas, des assassinats non élucidés ont été perpétrés au domicile des bénéficiaires de ces dons, quelques semaines après leur remise.<>
2. La société Brenco, animée par MM. Falcone père & fils, très proche de M. Jean-Charles Marchiani, s’est illustrée en Angola à partir de 1994 dans la fourniture d’armements ex-soviétiques au gouvernement de Luanda, en contrepartie de l’attribution au pétrolier Elf d’un gisement prometteur. Selon nos sources, la nébuleuse Brenco et sa branche birmane ont été le pivot d’un montage financier ayant permis au SLORC, en 1991-1992, d’acquérir vingt-quatre hélicoptères de deuxième main, rétrofités en Pologne pour un montant avoisinant soixante millions de dollars. Cette opération était censée être financée sur les versements — pour accès aux données du gisement et bonus fees— qui, selon le porte-parole de Total, étaient de 15 millions de dollars. Les quarante-cinq autres millions ne peuvent provenir que de rentrées de devises « inavouables », le produit de la vente d’héroine ayant transité par des comptes anonymes gérés par une banque singapourienne. MM. Falcone et Marchiani* ont toujours démenti avoir séjourné en Birmanie, alors qu’une source digne de foi affirme les y avoir vus, en compagnie d’Epsilon, dans le hall de l’Inya Lake Hotel, en 1991. Selon un autre témoignage, une délégation birmane mixte (civile et militaire) en route pour finaliser en Pologne cet achat d’hélicoptères était accompagnée par Epsilon au départ de Rangoon et fut prise en charge à Paris par les responsables de Brenco, qui l’ont accompagnée à Varsovie.
3. Total a toujours démenti avoir eu recours à des consultants extérieurs et affirme, pour ses opérations en Birmanie, ne traiter qu’avec son partenaire MOGE (Myanmar Oil & Gas Enterprise).
4. Les Français bénéficient d’un a priori favorable auprès des Karens, car durant la décennie 80, de jeunes saint-cyriens se sont portés volontaires, pour des raisons diverses, comme instructeurs de la KNLA. Deux d’entre eux au moins sont morts au combat face à l’armée birmane.
« Birmanie, la Dictature du Pavot » ; Francis Christophe ; Éditions Philippe Picquier, Mas de Vert, B.P. 150, 13631 Arles cedex