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L'OPE lancée par Total-Fina le 5 juillet - et acceptée après négociation par Elf le 13 septembre - est unanimement célébrée comme la constitution d'un major français du pétrole, sans mentionner que 65% du capital de Total-Fina et 51% de celui d'Elf n'étaient déjà plus français à la fin juillet. Cette fusion constitue aussi une vaste opération de blanchiment, une occasion unique de reléguer à l'arrière-plan, voire d'effacer des agissements qui, en Afrique, en Asie et au palais de justice de Paris, ternissent gravement la réputation des deux géants de l'industrie française, et de leur tuteur, l'état. Nul doute que la résultante de cette fusion portera, après un bref délai d'adaptation un nom (déjà choisi?) étymologiquement sans lien avec les pétroliers d'origine, ce qui facilitera l'occultation de pratiques judiciairement condamnables, relevant d'un passé que l'on voudrait révolu. Paradoxalement, le capitalisme pétrolier à la française, en s'internationalisant fait sien un adage typiquement marxiste: "Du passé faisons table rase."
Le regroupement, pourtant voulu comme le moyen pour l'industrie pétrolière française d'échapper à d'éventuels prédateurs étrangers, ne peut qu'aiguiser l'appétit des fonds de pension anglo-saxons, qui avaient déjà fait basculer avec gourmandise la majorité du capital de Total en leur faveur (selon le New York Times du 29 août 1999). Au nom de l'intérêt national, Thierry Desmarest (voir portrait pages 35-36) restera, avec l'appui du ministre des finances, celui qui a offert sur un plateau d'argent l'industrie pétrolière française en un seul bloc aux investisseurs étrangers. Toutefois, pour rassurer définitivement les nouveaux actionnaires, un sérieux lifting s'impose.
Si la nécessité d'une opération ravalement de façade paraît évidente pour Elf, cela peut être attribué en bonne part à l'impact médiatique des investigations du juge Eva Joly, suite à la plainte déposée par le nouveau PDG Philippe Jaffré contre son prédécesseur Loïc Le Floch-Prigent pour abus de biens sociaux. Cette démarche spectaculaire était, à l'évidence, destinée à signifier une rupture avec des pratiques antérieures à la privatisation de la société Elf, sans pour autant y mettre un terme. L'irruption sollicitée de la justice, avec dans son sillage les médias, n'a pas tardé à jeter le discrédit sur la compagnie, à ouvrir une véritable boite de Pandore. Au cours de l'instruction, des listes de bénéficiaires de largesses indues ont été publiées, des incarcérations, dont celle de l'ancien PDG ont eu lieu, l'ancien ministre des affaires étrangères, Roland Dumas, président du Conseil constitutionnel, mis en examen a fini par se résoudre à se mettre en congé de ses hautes fonctions. En revanche rien ne filtre dans les grands médias sur le rôle fondamental joué par Elf dans la guerre civile qui ensanglante et dévaste depuis trois ans le Congo-Brazzaville, où le nettoyage ethnique est pratiqué avec un zèle visiblement dopé - et financé - par le pétrole.
Toutefois, face aux noirceurs avérées d'Elf, l'image de chevalier blanc soigneusement cultivée par Thierry Desmarest ne saurait faire illusion: Si des circuits de financements occultes étaient recherchés au sein du groupe Total, on y trouverait des filiales pouvant remplir les mêmes fonctions que celles reprochées à Elf. Si une enquête judiciaire était diligentée sur l'action de Total en Birmanie, elle ne manquerait pas de faire apparaître que les dirigeants du pétrolier français ne sont pas à l'abri d'une mise en examen pour complicité de nettoyage ethnique, travail forcé et blanchiment d'argent de la drogue. Les responsables d'Unocal, leur associé américain minoritaire dans le projet gazier Yadana, sont inculpés devant la cour fédérale de Los Angeles sur plainte de réfugiés birmans originaires de la zone ou Total a construit le gazoduc, avec l'appui de l'appareil d'état français et du président Chirac en personne.
Début juillet 1999, Bernard Amaudric du Chaffaut, ancien directeur des affaires internationales d'Elf, prend à Rangoon ses nouvelles fonctions d'ambassadeur de France en Birmanie. Comme s'il bénéficiait déjà de l'immunité diplomatique pour ses hautes responsabilités au sein d'Elf, le futur ambassadeur est passé sans encombre à travers les mailles du filet judiciaire censé s'être refermé sur ceux qui, à l'instar de ses collègues André Tarallo et Alfred Sirven, contrôlaient aux côtés de Loïc Le Floch-Prigent les multiples cheminements des flux financiers d'Elf.
Pour le Quai d'Orsay, la fusion Total-Elf est acquise avant même le lancement de l'OPE... Une lourde tâche attend l'expertise en diplomatie pétrolière de M. Du Chaffaut : tenter d'éviter que le talon d'Achille (selon des analystes financiers) de la compagnie Total, son étroite collaboration avec la narcojunte birmane, ne s'infecte d'avantage.
Ni Bernard Pottier, son prédécesseur à Rangoon, ni Thierry Desmarest ne sont parvenus à endiguer le flot de révélations sur l'aide multiforme apportée par Total à la dictature militaire. Au point que la Prix Nobel de la Paix Aung San Suu Kyi, figure de proue du mouvement démocratique a, en 1996, à la une du Monde, accusé le pétrolier français d'être le "principal soutien" du régime illégitime en place à Rangoon.
L'investissement de Total en Birmanie, le plus important jamais réalisé dans ce pays, premier exportateur mondial d'héroïne, n'excède pas un pour cent du chiffre d'affaires du pétrolier. La défense de la présence de Total en Birmanie occupe pourtant depuis quatre ans plus de la moitié des interventions du PDG en assemblée générale et mobilise en permanence le service communication sans avoir pu empêcher le lancement en Belgique d'un boycott européen de la compagnie contre sa collaboration avec la junte de Rangoon.
Pour la défense de ses opérations en Birmanie, Total affirme ne contrevenir à aucune législation française, européenne ou internationale, or toutes criminalisent le trafic de drogue et le blanchiment de ses revenus. La direction du pétrolier, face aux accusations portées contre son partenaire birman Moge (Myanmar Oil & Gas Enterprise, instrument de blanchiment de la drogue pour le compte de chefs de l'armée birmane), se borne à répondre « Il ne nous appartient pas de déterminer si la société d'état birmane d'exploitation des hydrocarbures est - ou non - impliquée dans le trafic et le blanchiment de la drogue. »
Ni Total, ni son partenaire américain Unocal, ni Moge, n'ont porté plainte contre les médias et livres qui les ont explicitement accusés de participer ou de complicité de trafic de drogue et/ou blanchiment. Pourquoi des firmes si soucieuses de leur image n'ont elles jamais tenté, par voie judiciaire, en trois ans, de mettre un terme à cette campagne gravement diffamatoire? Thierry Desmarest préfère se déclarer ''heureux et fier de ce que nous faisons en Birmanie' et se réjouir, en assemblée générale d'actionnaires, d'apporter (injecter?) des ressources légales dans une économie birmane qui en est visiblement dépourvue... L'essence même du blanchiment.
Selon l'OGD (Observatoire géopolitique des drogues), et sa lettre confidentielle, La Dépêche internationale des drogues (octobre 1994), le contrat passé entre Total et son partenaire birman Moge fait du pétrolier français un instrument du blanchiment de l'argent de la drogue. Le mécanisme est simple: les versements en devises effectués par Total à son associé birman sont utilisés pour amorcer un circuit de blanchiment pour des sommes beaucoup plus considérables. Ce système permet de justifier l'origine des fonds consacrés par le SLORC (le nom que s'est donné la junte, pour State Law and Order restoration Council) à divers achats d'armements.
Il s'agit d'un dispositif classique, voire primitif, appelé blanchiment par empilement simple. Un opérateur détient une somme X d'argent sale, qu'il doit réintégrer dans le circuit légal. Il lui suffit de disposer d'un montant Y, évidemment inférieur à X, mais d'origine licite pour amorcer la pompe. Le SLORC, n'éprouvant pas initialement la nécessité de recourir à une procédure élaborée, se borne à pratiquer un empilement simple, avec une source unique d'argent licite : les versements de Total à la Moge (le pétrolier français reconnaît $15 millions de bonus fees). Chaque fois que le régime de Rangoon doit justifier l'origine des sommes qu'il verse à un fournisseur, le représentant du SLORC affirme qu'il s'agit bien de l'argent de Total.
Jamais aucun membre de l'état-major de Total n'a tenté de répliquer à cette accusation de complicité de blanchiment d'argent de la drogue. Interrogé sur la "symétrie" entre les versements de Total et les décaissements beaucoup plus importants du SLORC, pour se procurer des hélicoptères en Pologne, alors présidée par un autre Prix Nobel de la paix, Lech Walesa, le porte-parole s'est borné à répondre qu'entretenant exclusivement des relations avec la Moge, Total ne saurait être impliqué dans le commerce des armes.
L'osmose entre Moge, société d'état, et les circuits opaques de financement du SLORC n'est nullement prise en compte. L'affirmation selon laquelle Total ne traite qu'avec Moge est, dans le contexte birman, la négation de la réalité. Le comportement de Total et de ses représentants sur place l'établissent clairement dans ce pays, et cela vaut pour toute forme de présence, il n'existe qu'un seul interlocuteur, un seul associé : le SLORC. Ce sont les renseignements militaires birmans qui fournissent aux équipes de Total les interprètes, et qui supervisent tout recrutement de main d'oeuvre locale ; c'est à l'armée birmane qu'incombe la sécurité de la zone du chantier, ce qui en Birmanie prend un sens extensif géographiquement, et à tous égards.
Total dément formellement avoir recours directement ou via ses sous-traitants au travail forcé, or son principal sous-traitant (en effectifs) est l'armée birmane, dont le recours permanent et généralisé au travail forcé n'est plus à démontrer, notamment dans la zone du gazoduc Yadana; ainsi que sa pratique du nettoyage ethnique. La généralisation de ce recours au travail forcé non rémunéré a valu en 1998 à la junte - fait sans précédent - d'être exclue de facto de l'Organisation internationale du travail (OIT).
Par ailleurs, plusieurs témoignages recoupés font état de versements mensuels en liquide par Total à la dizaine de chefs de bataillons stationnés dans la zone de protection du gazoduc, la fourniture de véhicules et de carburant ainsi que l'emploi d'hélicoptères affrétés par Total pour des missions purement militaires de transport, ravitaillement et observation.
Toutes ces compromissions avec un régime illégitime honni de l'immense majorité de la population, cette collaboration financière avec la narco-junte ternissent l'image de Total, l'exposent à des procès pour complicité de crimes contre l'humanité et trafic de drogue... en pure perte. L'exploitation du gaz devait commencer en juillet 1998, selon le contrat. Or la client thaïlandais, durement touché par la crise, n'a toujours pas achevé (en septembre 1999) la centrale électrique de Ratchaburi, seule consommatrice potentielle du gaz birman, dont qualité et prix s'avèrent non compétitifs avec la production thaïlandaise, elle-même devenue excédentaire. Les comptes publiés cet été de la filiale birmane du groupe Total font apparaître des avances cumulées à la Moge supérieures à 800 millions de francs. Le régime aurait-il échappé à la faillite sans cette injection - massive à l'échelle birmane - de devises? Par quels circuits a transité ce flux financier? Est-il légitime que le contribuable français risque d'être appelé - via la Coface (Compagnie française d'assurance du commerce extérieur) - à payer les erreurs stratégiques des dirigeants d'une société privée à capitaux majoritairement étrangers?
La direction de Total était, dès ses premiers forages exploratoires dans les eaux territoriales birmanes, consciente du handicap que pourrait représenter le "fardeau birman" si la compagnie devenait un opérateur dans ce pays. Difficile, en effet, d'ignorer dans quelles conditions le SLORC était parvenu et se maintenait au pouvoir, en massacrant des dizaines de milliers de civils désarmés, comment le régime avait en 1990, purement et simplement annulé les élections parlementaires organisées par lui, maintenait assignée à domicile Aung San Suu Kyi et pourchassait sans relâche dans tous le pays les élus de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie ainsi que les étudiants, moines, syndicalistes, représentants de la société civile qui avaient cru aux promesses d'élections libres.
Etaient également connues de l'état-major du pétrolier les nouvelles sources de financement auxquelles recourt un régime économiquement asphyxié par l'escalade de ses dépenses militaires, la fermeture de l'ensemble des guichets de l'aide internationale et l'incompétence généralisée. La captation systématisée de l'argent de la drogue, le saccage des dernières forêts de tek d'Asie continentale, l'emploi généralisé du travail forcé non rémunéré ne suffisent pas à équilibrer ses comptes.
Quand furent délimités, en 1991, les permis d'exploitation gaziers dans le golfe de Martaban, ne subsistait plus aucun doute. Quel que soit le chef de file du gisement Yadana, il lui incomberait d'évacuer par gazoduc la production vers le seul client apparemment solvable de la zone : la Thaïlande (première victime de la crise asiatique, la Thaïlande est toujours dans l'incapacité de prendre livraison du gaz birman). Avant de parvenir chez le client, le tube traverse nécessairement une portion de territoire terrestre non contrôlé par Rangoon depuis l'indépendance du pays.
Rapidement, les négociateurs français constatent chez leurs homologues birmans une rigidité: pour le SLORC, envisager une quelconque forme de dialogue avec la rébellion Karen, qui tient depuis quarante ans une longue bande de territoire jouxtant la frontière birmano-thailanadaise, est éliminatoire. Traiter avec le régime de Rangoon exclut toute forme de contact avec l'opposition, qu'elle soit l'expression démocratique des voeux de la population, ou "ethnique" et armée, en guerre ouverte depuis des décennies pour obtenir ce qui figurait dans la première constitution du pays, un vrai fédéralisme.
Pour être sûrs de bien se faire comprendre, les généraux du SLORC font savoir clairement à leurs interlocuteurs que tout contact, officiel ou non, direct ou non, entre un contractant et des opposants serait sanctionné par l'annulation des contrats en cours, sans indemnisation, avec inculpation à la clé des représentants en Birmanie de la compagnie s'étant rendue coupable d'intelligence avec l'ennemi.
Dans le cas du gisement gazier Yadana, la marge de manoeuvre laissée à l'opérateur est particulièrement réduite: se lancer dans cette aventure a un corollaire incontournable : prendre fait et cause pour le régime, sur son maintien illégitime au pouvoir malgré l'écrasante victoire électorale des démocrates, et miser sur sa victoire militaire contre les Karen.
Dans ce conflit vieux de cinquante ans, prendre fait et cause pour Rangoon ne signifie pas nécessairement voler au secours de la victoire à bref délai. Les contrats de fourniture de gaz s'accommodent mal des incertitudes de combats sur un terrain favorable aux opérations de guérilla.
Lorsque Total a décidé de proposer ses services pour la mise en exploitation du gisement Yadana, sa direction sait pouvoir compter sur une élimination de la menace Karen avant la pose du tronçon terrestre du gazoduc. Cette certitude ne saurait reposer exclusivement sur les seules déclarations d'intention des militaires birmans, dont les performances passées et présentes contre les Karen n'ont pas donné les résultats annoncés. Le premier secrétaire du SLORC, le général Khin Nyunt, chef du renseignement militaire avait annoncé la chute de Manerplaw, le quartier général Karen, pour l'été 1992, celle-ci ne surviendra, qu'après la trahison de certaines unités Karen, en 1995...
En fait Total a bénéficié, pour la préparation de son implantation birmane, des services français dits spéciaux, qui directement et via des sociétés privées et des consultants en "sécurité" ont évalué la situation selon leurs critères particuliers, et n'ont pas hésité à prêter main forte à l'armée birmane pour s'assurer du résultat: éliminer toute menace sur la zone du chantier, une bande de territoire s'étendant sur plusieurs dizaines de kilomètres de part et d'autre du tracé du gazoduc.
Francis Christophe
La modestie affichée par Thierry Desmarest depuis qu'il est devenu, au début 1999, après le succès de son OPE amicale sur Petrofina, le premier PDG de France, est plus qu'un trait de caractère : c'est la froide analyse du fragile concours de circonstances qui vient de le porter à la barre de l'unique groupe pétrolier mondial dirigé par un français.
Mieux que ses pairs issus de la filière royale X-Mines/cabinets ministériels, Thierry Desmarest est en mesure d'apprécier les impondérables sans lesquels il serait encore le fidèle second du flamboyant Serge Tchuruk (voir encadré page suivante). L'actuel PDG d'Alcatel, artisan du redressement de Total au début des années 90, n'avait aucune intention de quitter un fauteuil dont le confort s'améliorait. Pour ouvrir la route de Thierry Desmarest, pour lui dégager la plus haute marche, s'est déroulé un improbable scénario. Le groupe Alcatel, géant français de la télécommunication, des turbines, etc., était présidé depuis une décennie, par un X-Mines, qui finit par disjoncter. Mis en examen pour abus de biens sociaux en raison de dépenses somptuaires de protection de sa résidence privée, Pierre Suard refusa tout compromis et se cramponna au-delà du raisonnable à son fauteuil. Pour rétablir la situation fortement dégradée d'Alcatel, il fut in fine décidé de recourir aux talents dont Serge Tchuruk avait fait étalage à la tête de Total. L'intéressé finit par accepter en y mettant deux conditions: désigner son successeur, son fidèle lieutenant Thierry Desmarest, et conserver, à titre personnel, la fonction d'administrateur de Total.
Autre impondérable qui marque l'ascension de Thierry Desmarest : l'Algérie, où, en début de carrière il représente Total. Dans sa biographie officielle, ce séjour au sud de la Méditerranée a mis en évidence les compétences techniques, les talents d'habile négociateur et de meneur d'hommes qui ont permis à Thierry Desmarest de gravir rapidement la hiérarchie du groupe. Rien de plus opaque que les affaires pétrolières franco-algériennes, seule une donnée transparaît : la part française dans l'exploitation des hydrocarbures algériens est en diminution constante... Et le séjour de Thierry Desmarest n'y a rien changé.
S'agit-il d'un fiasco bien maquillé ou Thierry Desmarest est-il parvenu à accréditer la thèse selon laquelle, sans lui, l'industrie française aurait été totalement éliminée du sous-sol algérien? Et ce malgré le surpaiement du gaz algérien décidé par le président Mitterrand. Après la nationalisation des hydrocarbures réalisée en 1971, Elf quitte le pays et Total reste le seul pétrolier français à maintenir une collaboration avec la Sonatrach, la puissante société d'état qui gère plus de 90 % des entrées de devises en Algérie, où se greffent les circuits de financement occultes qui irriguent des réseaux influents sur les deux rives de la Méditerranée. De son observatoire algérien, le discret Thierry Desmarest a vu jouer quelques ressorts cachés des affaires pétrolières et, s'il n'a pas brillé par ses résultats, ce qui lui a épargné bien des jalousies, il n'en a pas moins constitué un solide carnet d'adresses.
L'épisode birman a révélé une nouvelle facette du personnage. Sous des dehors avenants et consensuels - certains médias n'ont pas hésité à lui trouver un sourire angélique - Thierry Desmarest peut se révéler cassant et entêté. Ayant, comme directeur exploitation - production et numéro deux de Serge Tchuruk, poussé à la conclusion du contrat Yadana, il ne tolère aucune critique sur ce projet, et a écarté sans ménagement toute voix discordante au sein de la direction de Total (d'autres grands pétroliers, qui avaient aussi vanté les mérites des gisements birmans, notamment Texaco et Arco, se sont rétractés et retirés du pays). Ce dossier lui a permis, après le départ de Serge Tchuruk en 1995 et son accession à la présidence, de faire le ménage, de faire taire toute contestation, d'éliminer les rares cadres susceptibles de discuter le bien fondé de ses options, et notamment une des conséquences, jugée néfaste par certains, de sa politique de croissance externe : la dilution du capital et son inéluctable internationalisation.
Après avoir ainsi bétonné le monolithisme de son groupe, Thierry Desmarest suit la mode et se lance, après BP/Amoco/Arco et Exxon-Mobil dans le supermonopoly des concentrations pétrolières. Première cible, dédaignée par Elf, car jugée trop chère par Philippe Jaffré le belge Petrofina. Il s'agit d'une offre amicale sur le dernier fleuron industriel belge, contrôlé par Albert Frère, qui devient, à titre personnel, avec plus de 9% des titres, le premier actionnaire du nouveau groupe Totalfina. Avant la fusion, 40% du capital de Total était détenu par des étrangers, le seuil des 50% est franchi à la suite de cette opération. Avant même d'avoir digéré sa proie belge, Total se lance à l'assaut d'Elf. Certaines manipulations des banquiers conseils ne sont pas exclues : une intox aurait été montée pour faire croire à Thierry Desmarest qu'Elf était sur le point de lancer une offre sur Total, ce qui aurait précipité sa décision, alors que Philippe Jaffré, obsédé par son augmentation de la valeur pour l'actionnaire, n'envisageait rien de tel.
En privilégiant les fusions acquisitions, Thierry Desmarest a sciemment modifié la composition du capital de Total, c'est sous son règne que la majorité en est passée entre des mains étrangères. Arithmétiquement, le conseil d'administration se restructure ; les intérêts croisés et les connivences propres au capitalisme français s'évanouissent. Le maintien d'un PDG et d'un siège social français devront dorénavant trouver une justification strictement financière, avec tous les chantages (à l'emploi, fiscaux, etc.) auprès de l'administration que cela implique. L'exemple de Totalfina + Elf passé sous majorité étrangère n'est qu'un avant-goût de ce qui attend les firmes françaises, faisant, en l'espèce, de l'hexagone une grande Belgique, qui, à l'instar de son "modèle", voit partir sous contrôle étranger les fleurons de son économie. Le silence remarqué de Lionel Jospin et de Jacques Chirac - ils se sont abstenus de saluer la fusion - éclaire leur embarras et leur impuissance.
Pour Thierry Desmarest, piloter un superpétrolier sous pavillon de complaisance est gratifiant, mais pour combien de temps?
Francis Christophe
La politique pétrolière de la France s'est initialement forgée au lendemain de la première guerre mondiale avec deux objectifs principaux: garantir un accès à des sources d'approvisionnement extérieurs - essentiellement au Moyen-Orient à l'époque - et entretenir en métropole des stocks de sécurité. Une société fut constituée avec capitaux publics majoritaires pour recevoir des réparations de guerre: la partie allemande du consortium d'exploitation des pétroles irakiens, origine de la Compagnie Française des Pétroles, d'où Total est issue.
Au début des années soixante, sous l'impulsion gaulliste, une seconde grande compagnie - d'état - voit le jour, pour exploiter le gisement gazier de Lacq et les découvertes effectuées dans ce qui était encore pour peu de temps un département français : le Sahara algérien. Cet assemblage donne, après quelques péripéties, le groupe Elf (Essence et lubrifiants français). Pierre Guillaumat en est nommé PDG. Ancien ministre de la défense du général de Gaulle il est l'un des fondateurs, à Londres dans les années quarante du DGSS (Direction générale des Services spéciaux) ancêtre en ligne directe de l'actuelle DGSE.
À la suite du premier choc pétrolier d'octobre 1973, (qui a vu surgir le spectre de la pénurie et un quadruplement des prix au producteur) la fin de la présidence Pompidou et les débuts de celle de Giscard d'Estaing formalisent la dernière manifestation de la politique énergétique française, lourde de conséquences. Puisque Elf et Total ne sont pas en mesure de garantir des approvisionnements énergétiques stables, le gouvernement engage le tout nucléaire. Pour bien marquer le volontarisme de cette politique, le secteur pétrolier doit investir dans le nucléaire, c'est ainsi que Total devient gros actionnaire de la Cogema, l'entreprise publique chargée d'extraire, d'enrichir puis de retraiter le "carburant atomique" (uranium et plutonium). C'est à cette politique que la France doit d'être le pays le plus nucléarisé de la planète (les 3/4 de l'électricité ont cette origine), avec un puissant lobby nucléaire lié aux pétroliers, ce qui verrouille pour longtemps tout débat sur les choix énergétiques du pays.
Parallèlement, pour tenter de conserver un statut de grande puissance,Total et Elf sont censés fournir à la France les instruments complémentaires d'une politique pétrolière à vocation planétaire, Elf exerçant ses compétences en priorité dans l'ancien empire colonial africain, alors que Total opère surtout en des zones où la présence française n'a pas de caractère acquis.
En aval, par un phénomène d'osmose, les hommes passent de la haute fonction publique à des postes de direction de compagnie pétrolière - et réciproquement. Ainsi, un dirigeant d'Elf Afrique, ancien officier des services spéciaux, finira sa carrière comme ambassadeur de France au Gabon...
Sous la troisième, la quatrième et surtout la partie "gaulliste" de la cinquième République, les dossiers pétroliers étaient sous la tutelle gouvernementale, cogérés par les ministères de l'industrie, des affaires étrangères, des finances et de la défense, sous l'influence des "réseaux" qui aidaient à la répartition de la manne pétrolière entre eux, entre partis majoritaires, personnalités diverses, etc. Cette tradition colbertiste d'une économie administrée est condamnée par la construction européenne, la signature de l'Acte unique et les privatisations. De surcroît, le capital des deux groupes pétroliers est désormais majoritairement étranger. La France s'est constamment opposée à la moindre ébauche d'une politique énergétique européenne. Sa défense crispée de la souveraineté nationale aboutit, dans le secteur pétrolier à un échec encore très peu médiatisé : le passage en douceur des groupes français sous contrôle étranger.
Dans ce contexte, il est quand même surprenant de constater que tous les paramètres ayant été radicalement modifiés, seul le soutien automatique et massif apporté par l'état français à toute initiative pétrolière demeure intangible. En quoi, en effet, soutenir un régime illégitime pour favoriser le bon déroulement d'un contrat gazier passé par une compagnie privée pour des livraisons en Thaïlande peut-il passer pour une priorité stratégique de la diplomatie française? Tel est pourtant le motif invoqué par le Quai d'Orsay pour obtenir que la cour fédérale de Los Angeles abandonne ses poursuites contre Total dans le procès intenté par des réfugiés birmans pour violations des droits de l'homme et actes de barbarie.
Que ce soit en Iran où Total a obtenu l'appui gouvernemental pour braver l'interdit américain d'investir dans ce pays, en Angola au Nigeria, en Birmanie... il apparaît que l'osmose appareil d'Etat-Compagnies pétrolières s'est inversée, l'initiative a changé de camp. Désormais, les directions des deux groupes pétroliers privés déterminent des choix politiques et diplomatiques entérinés a posteriori par les responsables politiques français. Le décalage entre un discours et une pratique gouvernementale provenant en droite ligne d'une tradition colbertiste et un environnement économique libéralisé et mondialisé génère de graves contradictions, des dérapages qui ne contribuent pas à renforcer la crédibilité de la politique française.
Elf, première entreprise privée française par le chiffre d'affaires, jusqu'à la fusion Total-Fina (début 1999), défraie la chronique depuis trois ans. Une partie de ses secrets, l'existence et le fonctionnement de sa filiale suisse, distributrice d'émoluments à la classe politique parisienne et leurs protégé(e)s, l'interpénétration de ses propres services secrets avec ceux de la France sont étalées dans la presse. Des perquisitions judiciaires ont mis au jour un réseau interconnecté avec les services de sécurité étatiques (DST, DGSE, RG, PJ) . Des documents couverts par le secret de l'Instruction et le secret défense reposaient dans le coffre de Jean-Pierre Daniel, chef du service de sécurité, au quarante-deuxième étage de la Tour Elf, à la Défense. Parmi ces "blancs" figurait une analyse confidentielle sur la Birmanie, ses représentants en France et les Français impliqués à divers titres dans ce pays. Poussé à la démission par ce scandale, M. Daniel, colonel (de réserve), ancien des services spéciaux, a pour successeur le général Patrice de Loustal, qui vient de prendre sa retraite de chef du service action de la DGSE. Son curriculum vitae est éloquent légionnaire-parachutiste, cet homme de l'ombre a dirigé le très secret Centre d'instruction des nageurs de combat, à Aspretto, en Corse (le vivier d'où sortait le commandant Mafart, harponné dans le fâcheux sabotage du Rainbow Warrior, dans le port d'Auckland en Nouvelle Zélande), puis commande deux régiments de chasseurs parachutistes, avant de prendre la tète, de 1993 à 1996, du service Action de la centrale française de renseignement.
Quelques mois avant la perquisition de la juge Eva Joly dans les locaux d'Elf, la publication d'une série d'articles dans la presse sur l'irruption dans les affaires angolaises d'un nouvel intermédiaire éclaire des pratiques que le nouveau PDG Jaffré prétendait avoir abandonnées.
Cherchant à étendre ses activités au large de l'Angola, Elf se lance en 1994 dans une complexe opération de soutien au régime du président Dos Santos, incluant notamment des facilités de fourniture d'armements en grande quantité à des conditions théoriquement avantageuses. Cette opération a pour objectif l'obtention par Elf d'un permis de recherches/exploitation pour le prometteur gisement en eaux profondes de Girasol. Avec ou sans l'appui de son service de sécurité, le pétrolier mandate la firme Brenco, très proche de M. Jean-Charles Marchiani, nommé préfet du Var peu après le bouclage de l'opération. Pour un montant d'environ 300 millions de dollars, Brenco, associée à une firme d'import-export créée pour les besoins de la cause en Slovaquie, négocie un contrat de livraison de matériels militaires d'origine russe (ex-soviétique) pour le compte des autorités de Luanda. Les paiement sont assurés par des fournitures de "brut" de la société nationale Sonangol aux intermédiaires désignés par Brenco et son partenaire slovaque.
Diverses réserves sont exprimées, tant par les Angolais, qui observent que caractéristiques, qualité et quantités d'armements ne correspondent pas toujours aux commandes, que par des pétroliers américains, irrités par ce qu'ils qualifient de concurrence déloyale.
Les contrats pétroliers ne sont pas réputés pour leur transparence. Adossés à des ventes d'arme, leur opacité finit par susciter des interrogations, en particulier sur les conditions dans lesquelles un géant comme Elf en vient à prendre comme intermédiaire dans une opération stratégique de cette ampleur, Brenco, une petite structure apparemment sans lien ni avec l'Angola, ni avec la Russie, ni avec le marché pétrolier.
Selon des sources corroborées, Brenco aurait gagné la confiance de la Direction d'Elf par un effet réseau particulier. Au sein de la hiérarchie du pétrolier, des proches du ministre de l'intérieur de l'époque, M. Charles Pasqua, ont prêté une oreille attentive à un "ami" de M. Pasqua en mesure de faire état du succès de Brenco dans une délicate opération triangulaire analogue en Birmanie dont bénéficie la compagnie Total. Pour M. Marchiani aussi, la fusion Total-Elf était acquise des années avant le lancement de l'OPE.
Retentissant comme un signal d'alarme, le magazine L'Express publia début décembre 1996 un mémo attribué à l'ex-PDG d'Elf, M. Loïc Le Floch-Prigent, alors incarcéré à la prison de la Santé après sa mise en examen pour abus de biens sociaux. Celui-ci soulignait que si des traditions "barbouzardes" étaient patentes au sein d'Elf, "ce n'était absolument pas le cas chez Total". Au-delà de l'incongruité d'affirmations péremptoires d'un homme qui n'avait pas qualité pour parler d'une compagnie dont il n'avait aucune raison de connaître les rouages, il est difficile de ne pas considérer ce mémo comme un avertissement. Au cas où ce message ne serait pas entendu, où l'incarcération se prolongerait (il fut libéré avant le nouvel an) M. Le Floch-Prigent pourrait bien distiller par voie de presse des révélations compromettantes, éclaboussant plus largement que la seule société Elf.
Que Total n'ait pas d'équivalent stricto sensu du "service de sécurité" d'Elf ne signifie évidemment pas qu'il n'ait pas recours à ce type de prestations, mais plutôt que les intégrer à sa structure, la compagnie préfère sous-traiter à des intervenants extérieurs.
Ce comportement parait d'avantage en harmonie avec le penchant orienté "Quai d'Orsay" de son recrutement, contrastant avec la tendance à la cooptation "défense-service spéciaux" avérée chez Elf.
Cette démarche de sous-traitance se retrouve sur le terrain difficile qu'est pour Total la Birmanie du SLORC. Pour assurer, aux côtés de l'armée birmane, la sécurité du chantier de son gazoduc dans le sud du pays, Total fait appel à des firmes de "consultants en sécurité" sans liens organiques avec elle, mais très proches des "services de renseignement", caractéristique commune des entreprises PHL consultants, OGS et ABAC.
De la même façon, pour les délicates tractations ayant précédé la conclusion du contrat Yadana, la structure Brenco et la branche locale de son réseau, SETRACO-Myanmar s'est montrée un incontournable intermédiaire, ce que le pétrolier croit pouvoir continuer à ignorer.
Par ce cloisonnement voulu étanche, et contrairement à Elf en Angola, Total persiste à nier toute implication dans des livraisons d'armement - en l'occurrence des hélicoptères polonais - auxquelles le SLORC avait pourtant lié l'obtention du permis gazier. Les reconnaître serait en effet source d'embarras majeurs : à la différence de l'Angola, la Birmanie est soumise par l'union européenne à un embargo sur les armes ; quant aux moyens de paiement, si l'Angola dispose de rentrées pétrolières substantielles, la Birmanie du SLORC ne peut, au moment de ces achats militaires, que recourir aux revenus de ses exportations d'héroïne...
La spécificité du style Total ressort aussi du soin apporté à ses alliances. Ne négligeant pas les risques de sanctions provoquées par sa position de principal investisseur en Birmanie sous la botte d'une narco-junte illégitime, le pétrolier a fait entrer dans le consortium Yadana un partenaire américain, Unocal, voulu comme un solide bouclier contre les foudres de Washington. De son côté, l'ambassade de France à Rangoon s'est transformée en auxiliaire zélé de Total, épousant jusqu'à la caricature la cause du pétrolier.
Cela ne suffit pas à balayer la suspicion d'implication dans le trafic d'héroïne et d'en tirer bénéfice. Les pétroliers, jouissant de la protection de l'armée birmane, dont l'équipement est substantiellement financé par l'argent de la drogue, bénéficient donc de ses revenus illicites. De surcroît, Unocal et Total sont accusés de couvrir et de contribuer aux pratiques illégales de leur partenaire étatique birman Moge, qualifiée de "blanchisseur des revenus tirés de l'exportation de l'héroïne pour le compte des chefs du renseignement militaire".
Pour tenter de mieux appréhender les enjeux et le cadre dans lequel opèrent les compagnies pétrolières, la Commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale a créé à l'automne 1998 une mission d'information sur le rôle des compagnies pétrolières dans la politique internationale et son impact social et environnemental. Cela répondait, partiellement, à une demande récurrente de plusieurs tendances de la majorité de la gauche plurielle - surtout les Verts - qui réclamaient une commission d'enquête sur Elf, ce qui était exclu, car apparemment contraire au principe de la séparation des pouvoirs : le législatif ne pouvant enquêter sur une affaire dont la justice est saisie.
Trois députés : Marie-Hélène Aubert (Verts) rapporteur, Pierre Brana (PS) et Roland Blum (UDF) forment la mission, qui à la différence d'une commission d'enquête parlementaire, ne dispose pas de pouvoir de contrainte. Les personnes sollicitées peuvent refuser d'être auditionnées et ne prêtent pas serment. Les administrations et entreprises peuvent s'abstenir de communiquer les pièces et documents qui leur sont demandés.
Dans ces conditions, avec des moyens modestes, comme le précise Marie-Hélène Aubert (voir interview ci-dessous) la mission a travaillé près d'un an sur un sujet "colossal". Des études sur le terrain ont été menées, en Afrique (Tchad et Cameroun), en Asie (Birmanie et Thaïlande) et aux Etats-Unis. Ne souhaitant pas divulguer prématurément la teneur du rapport (il doit être soumis à la Commission des affaires étrangères à la mi-octobre), la députée ne cache pas que l'annonce de la double OPE de Total et Elf, puis l'accord de fusion modifient la perspective et l'impact du rapport de la mission d'information. "Il est évident que ni Elf ni Total n'ont, dans la période actuelle, intérêt a ce que viennent sur le devant de la scène un certain nombre d'affaires malheureuses." Des pistes ont été explorées sur les moyens et la nécessité d'améliorer la transparence financière et la lutte contre la corruption ainsi que sur la gestion des relations entre pétroliers et régimes peu soucieux des droits de l'homme.
Marie-Hélène Aubert souligne qu'à sa connaissance, aucune pression ne s'est, (jusqu'au 1er septembre 1999) exercée pour reporter la publication du rapport de la mission à l'après-fusion Total-Elf et elle entend se montrer particulièrement vigilante sur ce point. L'accord Desmarest - Jaffré du 13 septembre met certes un terme à l'affrontement des deux PDG, mais n'empêchera pas l'exposé de certaines de leurs peu transparentes et peu reluisantes pratiques en Afrique et en Asie. Leur image ainsi que celle de leur parrain, l'état français, ne devrait pas en sortir grandie. Si des actions judiciaires à leur encontre pointent à l'horizon, les marchés pourraient ne pas rester indifférents...
Jusqu'à présent ignorée des médias, la mission n'en a pas moins suscité quelques contre-feux au Sénat, le président de la Commission des affaires étrangères et de la défense, M. Xavier Galouzeau de Villepin, organise début 1999 l'audition d'experts pétroliers et de M. Thierry Desmarest, venu notamment vanter le bien fondé de son investissement birman. Dès la formation de la mission, coïncidence à l'Assemblée nationale : M. Joseph Daniel quitte ses fonctions de directeur de la communication de Total et intègre le cabinet du président Laurent Fabius, avant de gagner, huit mois plus tard, un fauteuil au Conseil supérieur de l'audiovisuel.
Par ailleurs, certaines transcriptions d'auditions se sont avérées tronquées, voire amputées de faits saillants de nature à ternir l'image des pétroliers et de la diplomatie française : leur retranscription n'a pas accéléré le déroulement des travaux de la mission, pas plus que l'exigence de hauts fonctionnaires de réécrire intégralement, pour le censurer, ce qu'ils avaient déclaré lors de leurs auditions. Fallait-il tenter de donner à Total le temps de boucler son OPE sur Elf?
Lors de l'annonce de l'OPE amicale lancée par Total sur le belge Petrofina, un chroniqueur de Wall Street relata l'amour porté par une célèbre analyste financière de la place à ses deux caniches nains, nommés Elf et Total, qu'elle promenait par beau temps sur les trottoirs huppés de Manhattan au bout d'une laisse tricolore. À ce moment-là, en décembre 1998, 40% du capital de Total était détenu par des étrangers et les fonds de pension américains (selon Intersec Research) géraient à travers la planète onze mille milliards de dollars, soit environ quarante fois le budget annuel de la France et 110 fois la capitalisation boursière de Total-Fina + Elf. Appeler à la constitution de fonds de pension " à la française" comme le répète depuis le 14 juillet le président Chirac pour contrer le "péril étranger planant sur les entreprises françaises" revient à vouloir remplir une piscine olympique avec un verre à porto, quand la concurrence dispose d'un aqueduc. Aucune contrepartie financière ne peut plus endiguer le potentiel d'acquisition des fonds de pension américains. Les protections étatiques (du type golden share, ou droit de veto conservé par l'état après privatisation) Sont condamnées par les règles de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) quand elles ne s'éteignent pas d'elles-mêmes dans le processus de fusion. Complaisante, la presse a attendu la conclusion de l'accord de fusion pour - timidement - s'enquérir auprès de Thierry Desmarest du devenir de la golden share détenue par l'état français dans Elf. Il a été répondu au Financial Times du 17 septembre dernier qu'elle subsisterait dans le nouveau groupe sous une forme "modifiée", "elle ne pourra plus être invoquée lors de franchissement de seuil (des actionnaires devenant majoritaires) mais seulement en cas de prise de contrôle hostile", ce qui est de toute façon contraire à la législation européenne et sera inéluctablement aboli après un combat judiciaire d'arrière-garde.
Du passé faisons table rase, a pour l'unique pétrolier encore dirigé par un Français, un corollaire autant marxiste que capitaliste: l'international. Le nouveau groupe a largué les amarres et naviguera dorénavant sous pavillon de complaisance. Celui-ci restera tricolore tant que les gestionnaires de fonds de pension y trouveront avantage. Le superpétrolier n'est qu'un navire, son port d'attache et son pavillon varient au gré du seul armateur, le capitaine entérine ou met sac à terre. Thierry Desmarest propose, l'armateur dispose.
Francis Christophe
Golias: La mission d'information sur le rôle des compagnies pétrolières dans la politique internationale et son impact social et environnemental, dont vous êtes rapporteur, dispose-t-elle des moyens nécessaires à ses travaux?
Marie-Hélène Aubert: Ce type de mission est nouveau, et ce n'est qu'un début. La commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale dispose elle-même de moyens qui ne sont pas énormes et le fait d'avoir obtenu un budget pour des déplacements au Tchad et au Cameroun, en Birmanie et aux Etats-Unis est déjà positif, alors modestie des moyens, mais néanmoins innovation importante dans les activités des députés de la Commission des affaires étrangères.
Golias: Quels types d'obstacles avez-vous rencontré?
Marie-Héléne Aubert: Le moins qu'on puisse dire, c' est que nous n'avons pas rencontré un enthousiasme débordant auprès des administrations françaises ou des grandes entreprises (pétrolières) pour apporter tous les éclaircissements et les informations nécessaires pour traiter un sujet de cette dimension. Mais nous avons pu faire notre travail, auditionner qui nous voulions, poser toutes les questions. Reste à terminer la rédaction du rapport avant de le soumettre à la Commission des affaires étrangères et de le publier.
Golias: La double OPE Total-Fina-Elf ne risque-t-elle pas de modifier le calendrier, de retarder la publication du rapport?
Marie-Hélène Aubert: J'espère que non. Nous devions publier notre rapport fin juin et, sans connaître le projet de Total, nous avons voulu prendre un délai supplémentaire pour des raisons techniques, pour peaufiner, compléter certaines informations. L'annonce de l'OPE de Total est survenue alors que nous avions entamé la rédaction du rapport. Cela va modifier certaines de nos conclusions et cela va influer sur la perception et l'impact de notre travail. Il est vrai qu'un rapport parlementaire au moment où Elf et Total sont en train de fusionner peut avoir un certain poids. Il est évident que ni Elf ni Total n'ont, dans la période actuelle, intérêt à ce que vienne sur le devant de la scène un certain nombre d'affaires malheureuses. Notre rapport devrait passer dans une des toutes premières sessions de la Commission des affaires étrangères, vers la mi-octobre, et après approbation, il sera rendu public. Ce que l'on peut regretter, c'est la façon dont les médias et les groupes eux-mêmes traitent de cette affaire. Ils n'évoquent que l'aspect économique et financier, jamais il n'est question de politique énergétique, jamais il n'est question de l'activité de ces groupes dans les pays étrangers, notamment là où les régimes sont pour le moins contestables. Il est dommage que l'on n'approche pas ces questions de manière beaucoup plus globale. On peut rêver, aussi bien Elf que Total auraient pu aussi présenter, pour valoriser leur projet, des engagements en matière sociale, environnementale, de transparence, des problèmes qui se posent aujourd'hui à l'ensemble des entreprises pétrolières.
Golias: Quelle est votre perception du pantouflage?
Marie-Hélène Aubert: Il existe une intersection non négligeable entre les fonctionnaires de l'état français et la direction des grandes entreprises. Pour ma part, je trouve cela totalement anormal. Le politique gagnerait à être indépendant de l'économique et du financier. Cela apparaîtra dans notre rapport, nous avons clairement posé la question à certaines personnes auditionnées. Cette confusion ne tourne pas forcément à l'avantage, ni des entreprises, ni de l'état.
Golias: Comment percevez-vous la rivalité Elf-Total?
Marie-Héléne Aubert: Nous n'avons pas la prétention, ni les moyens de faire un rapport exhaustif sur ce qu'a constitué la politique française et celle d'Elf en Afrique au cours des trente dernières années Nous avons préféré aborder ce sujet à travers quelques dossiers extrêmement précis. De même nous avons questionné Total sur le dossier birman. Je n'ai pas à porter de jugement de valeur sur deux personnes, mais à questionner deux entreprises sur ce qu'elles mettent en place pour améliorer leur transparence financière, la lutte contre la corruption et pour établir des règles environnementales et sociales dans les pays concernés, et l'une comme l'autre ont un certain nombre de progrès à faire. La France s'honorerait à poser haut et fort ce type de problème au niveau européen et international, ce qu'elle ne fait pas aujourd'hui. À ce propos, il ne faut pas négliger le rôle de la société civile et des ONG. Par exemple, il se trouve que sur le projet Total (en Birmanie), il y a eu une campagne aux Etats-Unis et dans certains pays d'Europe. Il faut reconnaître que dans notre pays, bien que Total soit une compagnie française, elle n'a pas eu un écho extraordinaire dans les médias et dans l'opinion malgré le travail et la ténacité de bon nombre d'associations. Les compagnies ne réagissent qu'à partir du moment où elles se sentent menacées dans leurs intérêts économiques et dans leur image. C'est d'ailleurs, selon leurs propres déclarations, ce qui a amené des compagnies pétrolières américaines à se retirer de Birmanie.
Propos recueillis par Francis Christophe
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